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  • Estampille sérigraphie

Dylan Caruso, Moucharabieh

L’Œuvre au Blanc – Dialogue entre Moucharabieh et Brou.

Texte de Magali Briat-Philippe

Conservatrice du Musée de Brou et commissaire d’exposition.


Genèse de l’œuvre

C’est le monastère royal de Brou à Bourg-en-Bresse qui a inspiré à Dylan Caruso cette œuvre, d’une infinie délicatesse. Le mausolée, construit à l’aube de la Renaissance par Marguerite d’Autriche pour abriter le tombeau de son époux et le sien, est l’incarnation la plus pure du style gothique flamboyant. L’architecture y déploie ses remplages ajourés et son décor sculpté foisonnant dans la lumière du levant, y projetant mille couleurs en traversant les vitraux. L’héritage de Brou dans le travail de l’artiste se trouvait déjà dans Infans, un pavement gardant la trace de feuilles de chou sur du plâtre vernis de lait.

Dans son sillage, cette sérigraphie à l’encre relief sur papier de lait, tirée à 35 exemplaires et intitulée Moucharabieh a été réalisée dans le cadre d’une résidence au sein d’Estampille et avec l’assistance de Delphine Chapuis (sérigraphe d’art). Nappée de glacis successifs, chacune est cependant unique, animée par les nervures dessinant un réseau scintillant aux reflets changeants. Bien que le liquide soit figé, solidifié, il semble toujours en mouvement sous notre regard qui l’anime.


Blanc comme la Dentelle du Chou

Dans l’ornementation débordante du « gothique de la Renaissance » de Brou, un large

répertoire végétal de feuilles de vigne, de houblon, chardon, chicorée ou acanthe, est

convoqué, pourvu qu’il rende compte des merveilles de la nature mais aussi de la virtuosité des sculpteurs.

A Brou la finesse de l’architecture se fait dentelle de pierre, comme Moucharabieh se fait dentelle de lait. Le monument a d’ailleurs été fréquemment qualifié de « féminin », non seulement par son programme iconographique mais également par ses formes plastiques renvoyant au monde des dentelles et du crochet. Le chou ainsi imprégné de lait se fait chou à la crème, issu du monde nourricier des légendes, des profondeurs duquel naitraient les enfants.


Blanc comme le Silence de l’Enfant

Dans l’Espagne fraichement reconquise par les rois catholiques, Marguerite perdit son époux destiné à régner, six mois à peine après leurs noces. Elle y découvrit sans doute les moucharabiehs, fenêtres à jalousie tamisant la chaleur brûlante de l’extérieur, témoins de la longue présence arabe dans la péninsule. Perdant ensuite leur petite fille à la naissance, Marguerite ne portera plus jamais d’enfant. Son lait restera stérile et douloureux.

Le deuil de l’enfant se répand ici tout entier dans le nectar maternel devenu inutile, mais sublimé par le satin du papier qu’il vient recouvrir par vagues. Pour tarir ses seins engorgés qui la faisaient souffrir, la jeune femme appliqua-t-elle des feuilles de chou, comme cela était d’usage ? La disparition de l’enfant, le silence et le temps viendront la recouvrir, mais la peine demeurera, enfouie tout au fond, telle une ombre dissimulée loin derrière le moucharabieh protégeant des regards.


Blanc comme le Lait de la Mère

La fondatrice de Brou vénérait la Vierge Marie, la Mère d’entre toutes les mères, dont le sein jaillissant tel une fontaine avait convaincu saint Bernard de Clairvaux qu’elle avait

effectivement nourri son petit Jésus. Ce lait miraculeux avait donné lieu à des reliques et des pèlerinages bien vivants à l’époque de Marguerite. Mais sa dévotion se tournait tout autant vers sainte Marie Madeleine. Bien que perçue comme la probable compagne du Christ, celle qui l’accompagna jusqu’à la mort et à laquelle il choisit d’apparaitre ressuscité, n’enfanta pas. La postérité de Madeleine, ce fut l’annonce de la résurrection : Non pas la première des naissances, mais le retour à la vie, le triomphe sur la mort.

Son attribut emblématique, le vase à parfum, est à la fois une métaphore du corps humain et de la matrice féminine. Dans ces baumes crémeux et capiteux, dont elle avait enduit amoureusement les pieds et la tête du Christ, figurait peut-être du lait – ingrédient de soin et de beauté par excellence dans l’Antiquité. Son acte de tendresse fut fécond, augurant du pardon divin et d’une extase partagée, autant charnelle que spirituelle. Sur la surface de la sérigraphie, les lignes découpées et aléatoires des feuilles de chou tracent dans le liquide nourricier les reliefs de la peau, suivant le dessin de la caresse, maternelle ou érotique.


Blanc comme la Peau de l’Albâtre

Ce flacon d’huiles parfumées était nommé « alabastron », car il était souvent constitué d’albâtre. Or, c’est dans cette pierre tendre que la luxuriante sculpture de Brou fut ciselée, retenue pour ses qualités propres – sa blancheur exceptionnelle – et sa valeur symbolique : Ce matériau porte en effet en lui une rhétorique de la féminité, de la fragilité, de la pureté et de la douceur. Contrairement au marbre, il est chaud sous la main. Tel le veinage de l’albâtre, celui imprimé par les pétales du chou sur la sérigraphie imite subtilement l’apparence de la peau humaine. Bien des poètes célébrèrent la beauté féminine en comparant l’éclat du teint de leur muse à celui du lait ou de l’albâtre.


Blanc comme le Premier des Jours

Selon l’orientation de la lumière, les motifs se dissolvent et l’œuvre de Dylan Caruso semble alors monochrome, réduite à sa couleur. Mais posant nos yeux différemment sur elle, l’exposant à la clarté du jour, les reliefs de l’encre surgissent, tel un gaufrage émergeant de la surface du papier. Tantôt opaques, tantôt translucides, les ajours rappellent autant ceux de l’ornementation gothique que celles des moucharabiehs orientaux, conçus pour voir sans être vus, pour filtrer les rayons quand le soleil pourrait se faire écrasant.

L’invisible devient imperceptiblement visible, avant de disparaitre à nouveau, insaisissable. L’élixir de vie, transmué par une sorte de processus alchimique au secret bien gardé, se fige et s’évapore, filtré par le grillage de la fenêtre occultant le domaine intime du monde extérieur. Dans sa traversée jusqu’à nous et même si nous ne le voyons pas, la lumière blanche contient en elle toutes les couleurs de l’arc en ciel, comme le lait porte en lui l’amour inconditionnel d’une mère pour son nouveau-né.


Magali Briat-Philippe,

A Bourg-en-Bresse, le 4 septembre 2023.






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